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Journée protection juridique

Comment gérer l’argent des autres

Par Etienne Guillermond

La recherche d’un équilibre complexe

Jacques est travailleur à l’Esat   de Montigny-en-Gohelle, dans le Pas-de-Calais. Depuis de nombreuses années, il gère son argent avec l’aide d’un tiers. Il y a peu, le juge des tutelles l’a fait passer, à sa demande et avec l’appui de l’avis d’un psychiatre, en curatelle   renforcée. « C’est un choix que j’ai fait moi-même car j’ai tendance à être un peu dépensier », reconnaît-il. L’appui de son curateur le rassure. Il lui permet de gérer son quotidien et de prendre des décisions en toute sécurité. Jacques le rencontre toutes les deux semaines, ce qui est l’occasion de passer en revue les relevés bancaires et autres papiers. Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans le passé, un ancien tuteur prenait parfois des décisions sans le tenir informé. « Aujourd’hui, on discute de tout », affirme-t-il. Les règles sont bien définies : son curateur gère directement le loyer et les charges et lui donne 200 euros tous les quinze jours pour ses courses et ses menus frais. « En cas de besoin, je négocie pour avoir un peu plus de sous et s’il y a une urgence, je peux compter sur l’aide du SAVS   et de mon responsable d’Esat  . »
Pour les gros projets, il faut en revanche faire des choix. « Cette année, je voulais acheter une voiture, mais il y a des travaux à faire dans ma maison. Mon curateur m’a expliqué que c’est le plus urgent. Alors, on a décidé que je me contenterais pour l’instant d’une 125 cm3. » À travers le témoignage de Jacques, les participants à la journée Unapei du 21 novembre 2014 ont pu mesurer les enjeux d’un bon équilibre dans la relation entre un majeur protégé et les personnes en charge de l’épauler dans le cadre d’une mesure de tutelle   ou de curatelle  .

Une symbolique sociétale forte
Si la réforme de la protection juridique – et notamment la loi du 5 mars 2007   – a largement contribué à assainir cette relation en y apportant davantage de transparence et de souplesse tout en replaçant la personne vulnérable au cœur du dispositif, la gestion de l’argent dans le cadre d’une mesure de protection n’en reste pas moins éminemment complexe, comme l’a rappelé, en préambule de la Journée, Marie-Thé Carton, présidente de la commission protection juridique de l’Unapei, « L’argent renvoie à une symbolique sociétale très forte. Il interroge à la fois nos représentations et nos valeurs. La mesure de protection juridique permet aujourd’hui de réhabiliter l’autonomie de la personne vulnérable. Mais elle a aussi, de fait, une dimension très intrusive qui peut s’avérer délicate. »
Comment promouvoir l’autonomie sans contrarier le besoin de protection ? Et comment protéger sans céder à l’arbitraire et sans aller à l’encontre de la notion de participation ?

Paradoxes et « tensions irréductibles »
Afin de mieux mettre en lumière cette éternelle contradiction et d’inviter les personnes concernées – professionnels, parents, tuteurs et curateurs – à prendre le recul nécessaire sur le sujet, les universitaires Cédric Routier et Jean-Philippe Cobbaut pointent une série de paradoxes autour du statut de l’argent dans nos sociétés : un sujet à la fois omniprésent et tabou ; un médium social qui touche également à l’intime ; un facteur d’émancipation tout à la fois outil de contrôle ; un facteur d’objectivation – par exemple lorsqu’il s’agit de mesurer des besoins ou d’établir un budget – qui confine à la subjectivité lorsqu’il touche aux désirs…
Autant de « tensions irréductibles », qui, selon les deux chercheurs, devraient inciter à rompre le tête-à-tête entre la personne bénéficiaire d’une mesure de protection et son tuteur/curateur/mandataire pour « penser l’autonomie comme un projet collectif » et éviter l’arbitraire.